Guerre des blocs, drones, IA et souveraineté numérique : ce que le Risk Summit 2026 révèle sur le monde de demain

Publié le
02 June 2026
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Lors du Risk Summit du 12 mars 2026, trois voix militaires, Guillaume Ancel, Éric Autellet et Arnaud Coustillière, ont dressé un tableau sans concession d'un monde où la guerre change de visage : plus diffuse, plus technologique, et plus proche de nos entreprises qu'on ne le croit.

Le 12 mars 2026, lors du Risk Summit, un constat s'est imposé au fil des échanges entre Guillaume Ancel (ex-officier et spécialiste de géopolitique), Éric Autellet (ancien major général des Armées) et Arnaud Coustillière (président du Pôle d'excellence cyber) : la conflictualité internationale a profondément changé de nature. Loin d'une rupture nette entre guerre et paix, le monde semble désormais engagé dans une confrontation diffuse, continue et multidimensionnelle. Dès lors, la question n'est peut-être plus seulement de savoir si nous sommes entrés dans une « guerre des blocs », mais plutôt de comprendre comment la mondialisation elle-même s'est transformée en champs de bataille.

Guillaume Ancel, Éric Autellet et Arnaud Coustillière / Photo : David Marmier

De la mondialisation heureuse à la conflictualité systémique

Les années 2000 ont été marquées par l'idée d'une mondialisation pacificatrice, portée par l'interdépendance économique et l'essor du numérique. Comme le rappelle Arnaud Coustillière, « l'espace numérique a accompagné la mondialisation heureuse des années 2000-2010 ». Pourtant, cette même infrastructure est devenue aujourd'hui un terrain central d'affrontement.

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Depuis les années 2010, les États ont progressivement intégré le cyber comme un domaine opérationnel à part entière, au même titre que les espaces terrestre, maritime ou aérien. Les chiffres illustrent cette mutation : selon plusieurs estimations, le coût global de la cybercriminalité dépasse désormais les 10 000 milliards de dollars par an à l'échelle mondiale, soit l'équivalent du PIB de grandes puissances économiques. Mais au-delà de la criminalité, c'est bien la conflictualité étatique qui s'y déploie : espionnage industriel, sabotage d'infrastructures critiques, manipulation de l'information, etc… Dans ce contexte, on est en mesure de dire que la mondialisation n'a pas cessé, elle s'est militarisée.

Le basculement vers l'hybride

Pour Éric Autellet, la question d'une troisième guerre mondiale appelle une réponse paradoxale : « elle a déjà commencé dans le monde digital. » Cette affirmation souligne une transformation fondamentale : la guerre n'est plus nécessairement déclarée de manière formelle comme elle l'était autrefois, ni est-elle visible.

Eric Autellet / Photo : David Marmier

La guerre se joue désormais dans les chaînes d'approvisionnement, la maîtrise des semi-conducteurs, ou encore le contrôle des câbles sous-marins qui transportent plus de 95 % des flux de données intercontinentaux. À cela s'ajoute la guerre cognitive, visant à influencer les perceptions et à fragiliser les sociétés adverses de l'intérieur.

Les conflits récents illustrent cette hybridation. En Ukraine, par exemple, les opérations militaires conventionnelles coexistent avec des cyberattaques massives et des campagnes de désinformation. Comme le souligne Guillaume Ancel, il ne faut pas se laisser distraire par les crises les plus visibles : « on ne parle que de la guerre contre l'Iran, alors qu'en fait la guerre contre l'Ukraine continue et est, à mon avis, extrêmement plus menaçante pour les pays européens. »

L'innovation tactique

Un autre enseignement majeur du conflit ukrainien réside dans l'importance croissante des technologies à bas coût. « L'arme du pauvre utilisée par les Iraniens, c'était une évidence », rappelle Arnaud Coustillière, en référence aux mines et aux drones.

Arnaud Coustillière / Photo : David Marmier

Les drones, parfois accessibles pour moins de 10 000 dollars, bouleversent les équilibres militaires. Faciles à déployer, difficiles à détecter, ils instaurent une pression constante sur l'adversaire. Guillaume Ancel insiste : « un drone, c'est une vraie merde », entendez par là un engin à quelques milliers d'euros, quasiment impossible à détecter et très difficile à neutraliser sans y perdre sa culotte financièrement, surtout quand on tire des missiles à un million de dollars pour l'intercepter. Un impact moins destructeur que psychologique : une présence permanente qui épuise et désorganise l'ennemi.

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Mais l'innovation la plus déterminante reste peut-être invisible : la donnée. Les capacités américaines en matière de renseignement, combinées à l'intelligence artificielle, permettent aujourd'hui une forme de prédiction stratégique. « Ils arrivent à capter à peu près toutes les données qui circulent, et c'est l'IA qui leur permet de les interpréter », souligne Ancel. Ce basculement vers un renseignement prédictif redéfinit les conditions mêmes de la surprise et de la stratégie.

Vers une guerre à distance ?

Cette montée en puissance du numérique alimente l'illusion d'une guerre à distance, sans engagement terrestre massif. Une tentation ancienne, déjà perceptible lors de la guerre du Vietnam ou des campagnes aériennes contemporaines comme en Iran ou au Liban.

Pourtant, Guillaume Ancel met en garde : « une guerre ne se gagne pas en l'air. » Les exemples récents, notamment au Proche et au Moyen-Orient, montrent les limites de cette approche. La capacité à « décapiter » un régime ne garantit pas nécessairement sa chute, surtout lorsque la population demeure acquise au régime.

Guillaume Ancel / Photo : David Marmier

Éric Autellet nuance néanmoins cette analyse en soulignant que la maîtrise de l'espace numérique offre un levier inédit, notamment dans « le champ des perceptions ». Israël et les États-Unis, qui sont en pointe dans ce domaine, testent aujourd'hui les limites de cette guerre cognitive. Peut-on réellement gagner un conflit sans occupation du terrain ? La réponse reste incertaine.

L'Europe face au défi de la fragmentation

Si la conflictualité mondiale tend vers une logique de blocs, l'Europe apparaît paradoxalement à la fois puissante et impuissante. Puissante par ses capacités cumulées, mais affaiblie par sa fragmentation.

Guillaume Ancel propose une analogie frappante : une armée américaine éclatée en 50 forces distinctes serait inefficace. Or, « c'est l'état de l'Europe » précisément. « Sans mettre un euro de plus dans nos armées, si simplement on rassemblait les armées des 30 pays européens, on aurait la deuxième armée du monde. » Un constat qui vaut aussi bien pour le numérique que pour la défense conventionnelle.

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Ce constat vaut également pour le numérique. La question posée par Éric Autellet sur ce point est centrale : comment articuler souveraineté politique et dépendance économique ? Depuis le règlement général sur la protection des données (RGPD) jusqu'aux régulations sur les grandes plateformes, l'initiative semble s'être déplacée vers Bruxelles. Comme le tranche Arnaud Coustillière : « Plus rien ne se passe en France sur le numérique. C'est à Bruxelles, pas à Paris. » L'enjeu serait désormais de construire une « troisième voie » entre les États-Unis et la Chine, fondée sur une autonomie stratégique réelle.

Une guerre sans fin ?

L'évolution actuelle ne correspond ni à la guerre froide, ni aux conflits mondiaux du XXème siècle. Il s'agit d'une confrontation diffuse, permanente, où les frontières entre guerre et paix s'estompent.

Dans ce contexte, la véritable ligne de fracture ne se situe peut-être pas entre blocs géopolitiques, mais entre modèles d'organisation. D'un côté, des puissances capables d'intégrer politique, militaire, technologique et économique dans une stratégie cohérente. De l'autre, des acteurs fragmentés, peinant à s'adapter à cette nouvelle grammaire de la puissance.

Et la prochaine crise ? Personne n'a vraiment répondu à la question. Trump est imprévisible par nature. « La seule constante, c'est son imprévisibilité », lâche Ancel. Et les paris allaient de Cuba à la Guyane française. Mais c'est Éric Autellet qui a eu le mot le plus glaçant pour conclure : « La cible qui me semble la plus dangereuse aujourd'hui, c'est Taïwan. » Quand on sait que 70 % des composants électroniques mondiaux en dépendent, ce n'est plus de la géopolitique. C'est le problème de chaque entreprise dans cette salle.

Arnaud Coustillière / Photo : David Marmier
Mark Elian
Journaliste RISKINTEL MEDIA