
Sony arrête les jeux sur disque en 2028, Steam refuse qu'on lègue un compte, Adobe et Tesla installent l'abonnement comme norme : en vingt ans, l'achat numérique est devenu un simple droit d'usage, révocable et non transmissible. Ce modèle gagne désormais l'intelligence artificielle, où l'enjeu n'est plus une bibliothèque de jeux mais l'autonomie des individus, des entreprises et des États.
Personne ne lit les conditions d'utilisation. On coche, on valide, on passe à autre chose. Et c'est précisément dans ces pages ignorées que se cache le mécanisme juridique qui a permis, depuis vingt ans, de transformer l'achat en location : quand vous payez un jeu, un film ou un album, vous n'acquérez pas l'objet, mais un simple droit d'usage, non transférable, révocable à la discrétion de la plateforme. Cette clause, presque identique d'un service à l'autre, explique pourquoi aucune de ces entreprises ne craint de fermer un service du jour au lendemain sans rien devoir à personne. Le prochain terrain où ce mécanisme va s'appliquer, c'est l'intelligence artificielle et cette fois, ce n'est plus une bibliothèque numérique qui est en jeu, mais l'autonomie de ceux qui l'utilisent, individus, entreprises et pays.
Cette clause de simple droit d'usage, on peut la tester directement. Interrogé sur la possibilité de léguer un compte, Steam a confirmé qu'un compte n'est pas transférable, même par testament. Apple applique la même règle. “Le jour de votre mort, votre bibliothèque numérique entière meurt avec vous”, résume Yasmine Douadi, experte en cybersécurité. Des années d'achats, parfois plusieurs milliers d'euros, s'effacent avec le titulaire du compte, et personne, dans ces contrats, n'a prévu d'exception pour la mort.
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C'est là qu’un procès chinois change la donne : il montre que cette clause, présentée partout comme une évidence juridique intangible, peut en réalité être annulée par un tribunal. À Pékin, un homme meurt d'un cancer de la bouche à 36 ans. Il s'appelait Gu. Sa vie de joueur tenait dans 87 comptes, tous enregistrés à son vrai nom comme l'exige la loi chinoise sur le numérique : des personnages montés en des milliers d'heures, des objets rares, une existence construite soir après soir. Sa mère demande à la plateforme de transférer ces comptes à son nom. “Elle a demandé à récupérer ce qu'il restait de lui en ligne”, raconte Yasmine Douadi. La plateforme refuse, en invoquant exactement le même argument que Steam ou Apple : le compte appartient à l’opérateur, qui n'a qu'un droit d'usage non transférable. Mais la mère porte l'affaire devant la justice, et un tribunal de Pékin tranche en sens inverse, en s'appuyant sur le code civil chinois, qui protège les biens numériques depuis son entrée en vigueur en 2021 : ces comptes ont une valeur patrimoniale, née du temps et de l'argent que le défunt y a investis, et cette valeur fait partie de son héritage.
Un contrat, même caché derrière un bouton “j'accepte”, ne peut pas primer sur le droit successoral. La plateforme est condamnée à coopérer, et personne ne fait appel, rapporte Kotaku. Rien de comparable n'existe en Occident. “Pendant que chez nous, au pays de la propriété privée sacrée, Steam répond noir sur blanc que votre bibliothèque de jeu mourra avec vous”, observe Yasmine Douadi.
Le disque disparaît et avec lui la preuve d’un achat
Sony a annoncé, dans un simple billet de blog publié le 1ᵉʳ juillet 2026, l'arrêt de la production de disques physiques pour tout nouveau jeu PlayStation à partir de janvier 2028, une décision confirmée depuis par le PlayStation Blog officiel. Le constructeur justifie ce choix par ses propres chiffres : 78% des ventes de jeux complets sur PS4 et PS5 se faisaient déjà en téléchargement lors du dernier exercice fiscal. GTA 6 devrait sortir sans version physique. “Le disque, c'était la dernière preuve matérielle de votre achat”, insiste Yasmine Douadi, “l'objet que vous pouviez prêter, revendre, léguer et surtout utiliser sans demander la permission à personne.” À partir de 2028, cet objet n'existera plus.
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Ce qui devient un jeu sans support physique, les joueurs de The Crew le savent mieux que quiconque. Ce jeu de course d'Ubisoft, qui comptait environ douze millions de joueurs, exigeait une connexion permanente, même pour rouler seul. Le 31 mars 2024, Ubisoft coupe les serveurs. Le jeu devient injouable pour tout le monde, sans un centime de remboursement. De cette colère naît le mouvement Stop Killing Games : une initiative citoyenne européenne qui récolte 1 294 188 signatures validées et arrive sur le bureau de la Commission européenne en janvier 2026, selon Next. La réponse de Bruxelles tient en une phrase : impossible d'imposer légalement aux éditeurs de maintenir un jeu jouable après l'arrêt de son exploitation. Un précédent, en 2013, avait déjà montré que ce sujet fâche : l'annonce par Microsoft d'une vérification internet obligatoire sur sa Xbox One avait provoqué un rejet si massif que la firme avait reculé en quelques jours.
L’abonnement comme moteur économique
Ce basculement démarre par la musique. En 2003, l'iTunes Store vend des chansons à 99 centimes, gravables, copiables, à garder toute la vie : c'est encore de la propriété, seulement dématérialisée.
Cinq ans plus tard, un service suédois propose une offre à laquelle personne ne résiste : pourquoi acheter des chansons une par une quand Spotify donne accès à toute la musique du monde pour le prix d'un album par mois ? “Tout le monde signe mais personne ne lit la ligne écrite en tout petit”, note Yasmine Douadi. “Vous n'achetez plus de musique, jamais. Vous louez l'accès à un catalogue.” Netflix fera pareil avec les films, le Game Pass avec les jeux, Kindle avec les livres. Aux États-Unis, la musique au format physique ne pèse plus qu'environ 10 % du marché.
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Un abonnement rapporte plus, sur la durée, qu'une vente unique, à condition que les clients continuent de payer même quand ils n'utilisent plus le service. Adobe en offre la démonstration la plus documentée. L'éditeur de Photoshop, longtemps vendu en licence perpétuelle achetée une seule fois, bascule tout en abonnement obligatoire en 2012. Le résultat dépasse les espérances : selon une plainte fédérale déposée par le ministère américain de la Justice à la demande de la FTC, les revenus d'abonnement de l'entreprise passent de 7,71 milliards de dollars en 2019 à 14,22 milliards en 2023. Une partie de cette croissance vient précisément des abonnés qui ont cessé d'utiliser le logiciel mais continuent de payer chaque mois, un phénomène que la même plainte détaille : Adobe aurait rendu la résiliation volontairement compliquée, en dissimulant en petits caractères des frais de résiliation anticipée pouvant atteindre 50% des mensualités restantes.
Louer ce qu’on possède déjà
BMW a testé la limite du supportable en 2022, en facturant 18 dollars par mois pour activer des sièges chauffants déjà installés dans les véhicules vendus. “Les résistances électriques sont là, sous vos fesses, prêtes à fonctionner”, décrit Yasmine Douadi, “mais entre vous et votre propre siège, BMW a placé un verrou logiciel.” Le tollé pousse la marque à reculer.
Tesla, lui, n'a jamais reculé : la conduite autonome, argument de vente numéro un de la marque, est passée en abonnement obligatoire à 99 dollars par mois, et l'achat définitif, qui coûtait jusqu'à 8000 dollars aux États-Unis, a disparu du configurateur. “Vous ne pouvez même plus payer pour posséder votre voiture en entier”, note-t-elle.
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Le cas Juicero pousse jusqu'à l'absurde : une machine à jus à 700 dollars, censée exercer plusieurs tonnes de pression sur des sachets vendus séparément, jusqu'à ce qu'une enquête de Bloomberg démontre, en avril 2017, qu'une main suffisait à obtenir le même résultat. “Le jus était le même, la machine ne servait à rien”, résume Yasmine Douadi. L'entreprise, qui avait levé 120 millions de dollars, ferme cinq mois plus tard.
C'est le même mécanisme qui se prépare sur l'intelligence artificielle : payer pour un accès qu'on ne contrôle pas, plutôt que posséder l'outil lui-même. Les modèles fermés (ChatGPT, Claude, Gemini) tournent sur des serveurs qui ne sont pas les vôtres. “Le fournisseur peut changer le modèle du jour au lendemain, modifier ses règles, augmenter ses prix, dégrader les performances ou fermer le service”, prévient Yasmine Douadi. À l'inverse, les modèles à poids ouverts (Kimi de Moonshot AI, Llama de Meta, ou les modèles français de Mistral) se téléchargent, “sans connexion, sans abonnement, sans demander la permission”. “Quand on ne possède pas la technologie, on dépend de celui qui la loue”, tranche-t-elle, un principe que des entreprises appliquent déjà pour garder leurs données sensibles chez elles plutôt que chez un tiers.
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