En guerre depuis mars 2011, le Président syrien Bachar al-Assad a été chassé du pouvoir sans combats militaires significatifs. Un tel retournement de situation relance le débat sur la conduite d’une guerre et sa finalité stratégique. Ce n’est pas la première fois que cela se produit. Le 30 août 2021, les troupes américaines quittent l’Afghanistan après 20 ans de guerre. Le régime installé à Kaboul s’effondre sans que son armée ne le défende réellement. L’avance fulgurante des groupes armés islamistes qui se sont emparés de Damas a quelque similitude avec celle des talibans qui s’emparent de Kaboul. Dans les deux cas de figure, le régime syrien et le régime afghan ont subi une défaite informationnelle majeure au sein des différentes parties de leur population respective.
Quelles leçons tirer de ces scenarii imprévus dans le rapport complexe entre la guerre militaire et la guerre de l’information ?
Quid de la notion de « défaite informationnelle »
Le retrait des troupes américaines d’Afghanistan ne se limite pas à la défaillance du régime pro-occidental installé à Kaboul après l’offensive américaine lancée sur le territoire afghan en octobre/novembre 2001. Cet échec politico-militaire est aussi une défaite informationnelle. Et il serait utile d’en saisir la dimension stratégique.
Une telle lucidité n’est pas à l’ordre du jour. Ce fut pourtant le cas à propos du relevé des erreurs de partage du renseignement[1] entre la CIA et le FBI durant la période précédant des attentats du 11 septembre. Mais le système politique et militaire américain n’a pas manifesté un tel effort d’introspection pour identifier la nature des défaillances dans la conduite de la guerre de l’information contre les Talibans et leurs alliés objectifs. Un tel manque de détermination pour identifier les carences ou les angles morts de l’information warfare interroge sur les limites du processus d’analyse du système américain. Les guerres coloniales ont démontré qu’il était possible de remporter des victoires tactiques dans le domaine de la guerre de l’information[2] mais pas de victoire stratégique à partir du moment où le colonisateur était perçu comme un envahisseur.
En Afghanistan, le libérateur de l’oppression sociétale talibane a pris l’image d’une force occupante affichant une supériorité morale par l’apport des valeurs de la société occidentale. Dans les faits cette démarche déjà très décalée par rapport aux traditions des populations rurales a perdu de sa crédibilité à cause de la corruption du régime que les Etats-Unis avaient installé à la place des Talibans. Ce refus plus ou moins volontaire de voir la réalité en face, n’a pas été sans conséquences sur la manière dont le monde occidental appréhende aujourd’hui la guerre de l’information.
La défaite face aux Talibans a eu un effet très négatif qui est presque passé inaperçu. Elle a réduit l’intérêt de mener la guerre de l’information à la portion congrue dans l’esprit d’un certain nombre d’officiers supérieurs français, en particulier ceux qui sont à la tête des régiments de combat. Cette perte de confiance dans l’information warfare made in USA est d’autant plus inquiétante que le général David Petraeus, chef des forces américaines en Irak, puis en Afghanistan avait cherché à s’inspirer des écrits d’un ancien officier français, David Galula, sur la manière de mener une contre-insurrection, notamment sur le plan informationnel. Le monde occidental ne semble pas avoir pris le soin de se pencher de manière plus approfondie sur la notion de défaite informationnelle[3].
Pour répondre à la problématique globale des luttes informationnelles, les auteurs de la doctrine de l’Otan se sont rabattus sur la dimension stratégique du monde cyber ainsi que sur la problématique de la désinformation et de la détection des fakenews. L’analyse de la guerre menée par et contre les Talibans démontre que ces deux dimensions n’ont joué qu’un rôle mineur dans la confrontation informationnelle entre les belligérants au cours de ces vingt années de guerre (2001-2021). Mais le résultat est là. Les Etats-Unis n’ont pas su déterminer quel était le vrai centre de gravité informationnel pour contrer les Talibans. Mais poussons le raisonnement plus loin. Pouvaient-ils déstabiliser la dynamique talibane en sachant que cette dernière se nourrit de l’imbroglio des rapports de force ancestraux entre ethnies et qu’elle mine l’échiquier politique de cette région du monde depuis des décennies. Rien n’est moins sûr.
La nécessité d’une mémoire stratégique
Le cas de l’Afghanistan a démontré les limites de l’emploi de la force militaire quand on est confronté à un enchevêtrement d’enjeux totalement contradictoires : l’incapacité à définir une vision politique unitaire à cause des tensions ethniques, le double jeu du Pakistan à l’égard de Washington, la corruption endémique des milieux dirigeants impliqués dans l’économie de la drogue. Les Etats-Unis et leurs alliés ont tenté de légitimer leur engagement militaire par l’apport de la démocratie pour résoudre le problème afghan. Cet objectif était inadapté aux particularités religieuses et culturelles locales.
Notons que les Etats-Unis avaient déjà commis une erreur similaire lors de la guerre du Vietnam dans les années 60. Face à un ennemi qui légitimait son combat par la recherche de l’indépendance, Washington tenta d’unifier des factions politiques et religieuses sud-vietnamienne désunies et corrompues. Quelques années après le retrait des troupes américaines du Sud-Vietnam, le général américain Robert Scale, commandant de l’US Army War College, commenta ainsi[4] l’échec de la lutte contre le Viêt-Cong et le Nord-Vietnam :
« L’armée américaine pensait que le centre de gravité vulnérable était le potentiel militaire ennemi et sa capacité de vaincre sur le terrain. Lors de l’offensive du Têt, les dirigeants communistes Ho Chi Minh et Giap ont pris le risque de perdre sur le plan militaire au profit d’une victoire décisive en guerre de l’information. Ils estimaient que le centre de gravité de l’ennemi était son propre peuple et que la bataille de l’opinion était primordiale ».
Ce bilan explique le changement de cap amorcé après la défaite informationnelle subie par les Etats-Unis lors de leur retrait du Vietnam. La guerre froide limitait le recours à la guerre militaire à cause du risque de destruction nucléaire réciproque. Leur adversaire s’engouffra dans cette brèche pour exploiter les marges de manœuvre offertes par la guerre De l’information, en tirant profit des contradictions de la société américaine. Une partie de la jeunesse étudiante ne voulait pas aller se battre et risquer de mourir au Vietnam. C’est à partir de cette contradiction que se développa le mouvement antiguerre dans la société civile américaine. La désunion du peuple américain fragilisa la légitimité de la guerre militaire menée au Vietnam telle qu’elle avait été conçue par le Pentagone dans la seconde partie des années 50.
Marqués par cet échec de l’emploi de la force militaire, les Etats-Unis mirent quelques années à trouver la parade. Celle-ci vint justement d’une guerre de l’information initiée au sein d’une autre société civile dans le camp ennemi du Bloc de l’Est. A l’été 1980, des grèves éclatent dans des villes ouvrières en Pologne. Ainsi naît le mouvement Solidarnosc qui prend à revers le système de contrôle mis en place par le Parti Ouvrier Unifié qui tient les rênes du pouvoir à Varsovie. Cette révolte du peuple contre le parti qui est censé le défendre, porte un coup sévère à la légitimité du modèle de gouvernement soutenu par l’URSS. Cette contre révolution pacifique sur les lignes arrière du Pacte de Varsovie oblige Moscou à recourir en 1981 à un coup d’état artificiel pour reprendre la situation en main par le biais du général Jaruzelski.
La crise générée par l’activisme de Solidarnosc révèle les avantages d’un recours à l’usage offensif de l’information pour saper les bases d’un régime politique autoritaire. Ce cas d’école est précurseur des futurs soulèvements populaires en Europe de l’Est en Asie centrale entre 2000 et 2012, appelées aussi colour revolutions.
Les leçons tirées de la révolte sociale contre le pouvoir communiste polonais ont remis en question temporairement la suprématie de l’action militaire comme solution principale dans un conflit. Cette évolution est confirmée dans une étude publiée par l’Otan en 2014[5] diffusée sur le site stratcomcoe.org. Ses auteurs mettent en exergue la recherche de la supériorité informationnelle par rapport aux capacités strictement militaires. Le centre de gravité du conflit se serait déplacé de la recherche du contrôle physique du territoire à la conquête des cœurs et des esprits de la population. Cette mutation n’échappe pas aux Russes qui vont intégrer ce type de démarche pour préparer l’annexion de la Crimée[6].
Les limites d’une pensée centrée sur la guerre militaire
L’invasion russe d’une partie du territoire ukrainien à partir du 24 février 2022 va redonner à la question militaire un rôle prédominant dans la détermination du centre de gravité. Les discours prononcés dans une partie de l’Europe sur la préparation d’une guerre de haute intensité corroborent cette tendance. La guerre de l’information redevient alors une démarche secondaire par rapport à la guerre strictement militaire.
L’échec des forces russes pour atteindre Kiev puis l’échec de la contre-offensive ukrainienne, aboutissent finalement à une guerre d’enlisement. La guerre militaire montre ainsi ses limites. Le risque de montée aux extrêmes par un affrontement de nature nucléaire conduit à la table des négociations. Et un tel processus risque de relancer des pratiques de guerre de l’information afin d’affaiblir la pertinence des discours du camp adverse.
Les guerres menées par Israël au Moyen Orient soulignent aussi les limites de l’action militaire. Les points marqués contre le Hamas et contre le Hezbollah sont autant de germes de futures guerres de l’information nourries par l’impossibilité de trouver un dénouement aux conflits en cours. Le peuple juif s’est uni provisoirement à la suite des crimes commis par le Hamas lors de son raid massif du 7 octobre 2023. Au bout d’un an de riposte militaire, Tsahal a détruit une grosse partie de cette organisation terroriste. Mais ces victoires militaires n’ont pas mis fin aux futures guerres de l’information autour de la question palestinienne.
La France a été confronté à un constat similaire dans sa relation avec plusieurs pays de l’Afrique sub-saharienne. Le succès de l’opération Serval déclenchée le 11 janvier 2013 pour bloquer l’offensive des groupes jihadistes en direction de la capitale du Mali a été par la suite relativisée par les résultats de l’opération Barkhane qui lui a succédé. Certes la lutte contre le terrorisme menée entre 2013 et 2022 a permis aux forces françaises et à leurs alliées de mettre hors d’état de nuire un certain nombre de chefs de groupes rebelles ainsi que plusieurs dizaines de leurs responsables opérationnels.
Ces réussites militaires n’ont pas permis pour autant de mettre fin au phénomène de terrorisme au Sahel et encore moins de consolider la présence de la France dans cette partie de l’Afrique subsaharienne. Le changement de cap opéré à l’égard de la France par les gouvernements du Mali, du Niger, du Burkina Fasso, du Sénégal et du Tchad, démontre une fois de plus les limites de l’action militaire. A contrario, la guerre de l’information menée par la Russie contre la France en Afrique a éclairé ce périmètre d’affrontement non létal. Sans jouer un rôle décisif, elle a souligné la difficulté qu’a eu la partie française à y faire face.
Une approche française encore trop restrictive
Traumatisée par le bilan de la guerre d’Algérie, la classe politique française s’est embourbée depuis plusieurs décennies dans une vision purement défensive de la guerre de l’information. Cette pensée policée de la guerre constitue aujourd’hui un obstacle important à la définition d’une stratégie afin de cerner le rapport dialectique qui existe entre la guerre militaire et la guerre de l’information. Dans un contexte international où l’interprétation de la morale devient un sujet de guerre de l’information, il devient urgent de prendre en compte ls champs d’affrontement informationnels qui s’imposent à nous.
La doctrine américaine qui s’est imposée en France à travers le discours de l’OTAN, a polarisé notre attention la cyberguerre et la lutte contre la désinformation. Cette manière de voir les choses a convenu aux autorités civiles et militaires françaises dans la mesure où elle grave dans le marbre les principes d’une approche défensive. Mais l’analyse approfondie des méthodes d’attaque a amené le service de détection de la menace[7] à considérer que le problème n’était pas seulement de discerner le vrai du faux mais aussi et peut-être surtout d’analyser comment l’adversaire occupait le terrain par un usage offensif de l’information et de la connaissance.
Peu à peu la prise de conscience fait son chemin. Le blocage sur l’usage du terme « offensif » se dilue sous l’effet d’une évidence tenace. Les ennemis de la démocratie n’ont pas de limites pour attaquer leurs ennemis. Et je ne parle pas de compétiteurs ou d’adversaires… J’insiste, je parle d’ennemis car la France n’en est pas dépourvue étant donné l’évolution du monde actuel. Se préparer à la guerre de haute intensité est compréhensible mais cet objectif ne doit pas devenir une nouvelle ligne Maginot mentale. Il faut aussi s’affranchir des blocages qui persistent par rapport à une guerre de l’information offensive si nous sommes dans l’obligation de devoir la mener.
S’interdire de répondre à l’agressivité informationnelle de nos ennemis, signifie ne pas mener la guerre de l’information et se contenter de l’observer en soulignant qu’elle existe. En refusant le combat ou en le menant de manière partielle (guerre informatique, contre hacking, usage offensif du droit), la France s’expose à prendre des coups de plus en sévères, d’autant plus que les horloges de la guerre militaire n’indiquent pas la même heure que celles de la guerre de l’information. Et c’est bien là tout le problème.
Image généré par IA, portrait de [Christian Harbulot].[1]
[1] Directeur de l’école de Guerre Economique et de son centre de recherche appliquée, le CR451.
[2] Antoine Mariotti, L’agence, histoires secrètes de la CIA, Paris, Taillandier, 2024.
[3] L’appareil militaire du FLN sur le territoire algérien s’est en partie autodétruit (plusieurs milliers d’exécutions de « traîtres » ou considérés comme tels) à la suite d’une opération d’intoxication mise au point par un officier des services spéciaux français.
[4] Ce n’est pas le cas d’Abou Mohammed al-Joulani, le chef du groupe armé islamiste Hayat Tahrir Al-Cham, qui a réfléchi sur la manière de corriger certaines erreurs commises par les groupes jihadistes lors des différentes phases d’affrontement avec le régime de Bachar al-Assad.
[5] Extrait d’une interview du général Scale dans un documentaire d’Arte intitulé « Vietnam, la trahison des médias », diffusée en octobre 2008.
[6] Christian Harbulot, Fabricants d’intox : La guerre mondialisée des propagandes, Paris, Lemieux éditeur, 2016.
[7] https://www.ege.fr/sites/ege.fr/files/downloads/etude_crimee_201503.pdf
[8] Remarque de Marc-Antoine Brillant du Service de vigilance et de protection contre les ingérences numériques étrangères (Viginum) lors de la conférence « La France face à la guerre informationnelle ? », datée du 17 octobre 2024.