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Harvey a levé des centaines de millions de dollars. Sa promesse : transformer la recherche juridique, la rédaction de contrats et la revue documentaire grâce à des modèles capables de raisonner comme un juriste. D'autres acteurs, comme la start-up HAQQ, misent sur un pari différent, plutôt que de vendre la puissance de génération, garantir la fiabilité de la réponse. Entre les deux visions se joue une bataille dont l'issue déterminera qui, demain, aura le droit de dire «vous pouvez faire confiance à cet outil ».

Le problème n'est pas la performance moyenne

Sur le papier, les chiffres sont impressionnants. Mais le droit tolère mal l'à-peu-près. Comme le résume Antoine Kanaan, CEO de HAQQ : « en droit, une IA qui a raison 95 % du temps peut rester inutilisable si vous ne savez pas quand se produisent les 5 % restants ». Et d'ajouter : « dans beaucoup de secteurs, une hallucination est une mauvaise réponse que l'on corrige. Dans le droit, elle peut devenir une jurisprudence inexistante citée dans des conclusions, une clause mal interprétée ou une règle provenant de la mauvaise juridiction. »

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Ce n'est plus un scénario théorique. Le chercheur Damien Charlotin tient à jour une base de données recensant les décisions de justice dans lesquelles des juges ont constaté l'usage de contenus juridiques hallucinés par une IA, le plus souvent de fausses citations de jurisprudence. Cette base recense désormais plus de 1 700 décisions dans le monde, dont environ 90 % rendues sur la seule année 2025. La France n'est plus épargnée, plusieurs tribunaux, dont le tribunal judiciaire de Périgueux et des juridictions administratives, ont récemment relevé des références jurisprudentielles introuvables dans les pièces produites par les parties, invitant systématiquement les conseils à vérifier à l'avenir l'origine de leurs sources.

C'est précisément le glissement que pointe Damien Charlotin dans Le Monde : quand un juriste ne vérifie pas une décision de justice inventée par une IA avant de la produire devant un tribunal, on ne parle plus d'erreur, mais de faute professionnelle. La distinction n'est pas sémantique. Une erreur s'excuse; une faute engage une responsabilité.

Le mirage du texte bien écrit

Le deuxième problème, moins visible, concerne le marketing du secteur. « Il y a un problème plus large dans le marché de l'IA juridique : nous confondons encore trop souvent une réponse impressionnante avec une réponse fiable », observe Antoine Kanaan. « Une IA peut rédiger quinze pages magnifiques et échouer sur l'élément juridique qui comptait réellement. La fluidité du langage est devenue tellement bonne qu'elle peut créer une illusion de compétence. »

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L'argument n'est pas gratuit : Harvey a publié ses propres résultats sur son Legal Agent Benchmark, avec une notation stricte exigeant que toutes les composantes d'une tâche soient correctes pour valider un succès. Verdict, selon Kanaan : « les modèles de pointe testés réalisaient alors moins de 10 % des tâches juridiques complexes de bout en bout ». Un chiffre publié par l'un des acteurs les plus en vue du secteur lui-même, et qui relativise sérieusement le discours de « l'avocat augmenté » prêt à l'emploi, un positionnement que Kanaan appelle explicitement à abandonner : « il faut arrêter de vendre l'image d'un "avocat dans une boîte". »

Deux stratégies, deux paris

Face à ce constat, deux logiques de business model s'affrontent. Celle de la génération : produire vite un texte crédible, quitte à s'appuyer sur la supervision humaine comme filet de sécurité. Et celle de la vérifiabilité, que revendique HAQQ avec son moteur Justinian : « avant qu'une réponse soit produite, le système travaille sur le contexte, la juridiction, les sources, les permissions et le choix du modèle approprié », explique Kanaan, pour qui « la prochaine bataille ne se gagnera pas sur la capacité à générer du texte. Elle se gagnera sur la capacité à générer du travail vérifiable. »

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Sur des scénarios conçus pour pousser un modèle à inventer une annexe absente, HAQQ affirme avoir atteint 100 % de refus de fabrication, un chiffre à mettre en regard, toutefois, de résultats jugés « pas parfaits » par Kanaan lui-même sur l'ensemble des tests de résistance aux hallucinations.

Qui paie la facture ?

C'est là que se niche la vraie problématique juridique. Antoine Kanaan distingue trois niveaux de responsabilité : « l'éditeur a la responsabilité de ne pas survendre son produit, de tester ses systèmes, d'exposer leurs limites » ; « le cabinet a la responsabilité de choisir les outils qu'il autorise, de définir des politiques d'usage » ; et l'avocat, qui « conserve la responsabilité professionnelle du travail qu'il signe et transmet ». Aux États-Unis, l'American Bar Association l'a formalisé dans sa Formal Opinion 512 de juillet 2024 : l'usage de l'IA générative ne fait disparaître ni l'obligation de compétence, ni celle de supervision, ni la sincérité due au tribunal.

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«"Human in the loop" ne peut pas simplement être une clause de non-responsabilité pour l'éditeur », prévient Kanaan, qui résume l'équilibre recherché d'une formule : « on peut déléguer une tâche à une IA. On ne peut pas lui déléguer sa signature. »

La génération sacrifiée ?

Reste un effet plus diffus, et potentiellement plus durable : l'impact sur la formation des jeunes juristes. Les tâches que l'IA automatise le plus vite, recherche, revue documentaire, premiers jets de contrats, sont précisément celles par lesquelles un junior développait traditionnellement son jugement. « Nous pouvons automatiser une partie du travail par lequel les avocats apprennent justement à devenir de bons avocats », résume Kanaan. Les études du secteur (Thomson Reuters, LexisNexis) évoquent une inquiétude partagée par une majorité de professionnels au Royaume-Uni sur la capacité des jeunes avocats à développer leur raisonnement et leurs réflexes de vérification.

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L'IA juridique n'a pas de problème de performance moyenne, elle a un problème de moments où elle se trompe sans le signaler. La bataille commerciale qui s'annonce ne se jouera pas sur qui rédige le plus vite, mais sur qui peut prouver et faire auditer ce que sa réponse a vérifié avant d'être produite. Et pendant que les éditeurs peaufinent leurs benchmarks, ce sont déjà des tribunaux, en France comme ailleurs, qui tranchent la question la plus concrète: à qui la faute ?

Simon Martin
Journaliste RISKINTEL MEDIA